Peut-être aurions-nous dû vous en parler plus tôt mais… Le propos n’est pas ici celui de la vente elle-même mais de cet extraordinaire patrimoine représenté par les rares éditions qui constituent la bibliothèque de Pierre Bergé. C’est la première partie de la collection qui est vendue ce 11 décembre mais les futures ventes dureront jusque vers fin 2016.
Extrait du Quotidien de l’Art
Drouot, Paris 9e vendredi 11 décembre 15heures
À Drouot, dont c’est sans doute la plus belle vente cette année, la dispersion de la bibliothèque de Pierre Bergé remue toute une petite armée. Dans une scénographie spécifique à l’atmosphère aussi tamisée que l’éclairage, les trois experts,Stéphane Clavreuil, Benoît Forgeot et Michel Scognamillo– bibliothécaire personnel du collectionneur et mécène – côtoient les équipes de Sotheby’s. La maison américaine est en effet associée à Pierre Bergé & Associés – qui organise la vente – afin de rechercher des acheteurs internationaux intéressés par les ouvrages en langue étrangère. Elle a exposé dans le monde entier, jusqu’à Hongkong, une partie des 1600 ouvrages dont se sépare, à 85 ans, l’homme d’affaires et ancien compagnon d’Yves Saint Laurent.
Vice-présidente de Sotheby’s et responsable du département des livres et manuscrits, Anne Heilbronn glisse que « la bibliothèque Bergé est comparable en importance à celle du marchand Pierre Berès [dont la dispersion fleuve fut orchestrée par Pierre Bergé & Associés], ou à la vente Jacques Guérin en 2007 ».
Pointilleux, précis et pressé, Pierre Bergé a, jusqu’au bout, acheté de nouveaux livres, parfois pour en remplacer d’autres, « l’une de ses toutes dernières acquisitions étant une belle édition des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, celle qu’il avait avant ne le satisfaisait pas », confie Michel Scognamillo. C’est cette thébaïde des lettres, cet espace physique et mental où Pierre Bergé s’est ressourcé à l’écart du rythme du monde, ces livres qu’il connaît parfois encore par cœur (lire Le Quotidien
de l’Art du 22 avril 2015) pour les avoir vraiment aimés, qui sera dispersé demain
. « Ce n’est pas facile de se séparer d’amis de plus de quarante ans », dit-il dans la préface du livre-catalogue. Dans son introduction à la vente, Antoine Compagnon, l’un des plus grands spécialistes de Proust, souligne que pour le narrateur d’À la recherche du temps perdu, ce qui compte est « l’histoire de sa propre vie réverbérée dans le livre […], inséparable du moment où l’œuvre lui fut révélée ». Il va sans dire que cela s’applique à Pierre Bergé, grand amoureux de la langue française, Flaubert en tête, qui a réuni les classiques – Montaigne, Bossuet, Pascal, La Bruyère, Voltaire et tant d’autres – mais s’est aussi aventuré à l’étranger chez Kafka, Leopardi, Poe, Mishima… Même sans le manuscrit de Nadja par Breton, retiré pour être vendu en privé à la Bibliothèque nationale de France, le premier chapitre (estimation de 7 à 10 millions d’euros pour 184 lots) s’annonce demain un événement.
Alexandre Crochet
DEUX EXEMPLES PARMI LES LOTS :
LOUISE LABÉ VUE PAR MICHEL SCOGNAMILLO
« C’est un des livres les plus rares de la littérature française, d’un poète féminin [Louise Labé, 1524-1566] dont certains spécialistes ont douté de l’existence [comme
Homère ou Shakespeare]. Ses œuvres auraient été écrites par plusieurs poètes lyonnais de l’époque. On ne connaît que quelques exemplaires de cette édition, la première, celle-ci étant en vélin d’époque. Pierre Bergé l’a acquise auprès de Pierre Berès. L’estimation est normale pour un livre aussi rare qui s’adresse à un collectionneur pointu plutôt français, bien qu’un des plus grands
amateurs de littérature française du XVIe siècle – et de reliures anciennes – soit
un Américain qui a fait ses études en France ».
Entre 300000 et 400000 euros
SAINT AUGUSTIN VU PAR STÉPHANE CLAVREUIL
« Il s’agit de l’édition originale des Confessions, imprimée en 1470 à Strasbourg
par le prototypographe de la ville, qui avait travaillé dans l’atelier de Gutenberg. Ouvrage capital pour la typographie, il l’est aussi pour l’histoire de la littérature
occidentale, car c’est la première autobiographie littéraire jamais rédigée. D’où sa grande rareté. Voici des années qu’il n’y en a pas eu sur le marché, l’estimation est donc justifiée ». 150000 à 200000 euros…