« Itinérances Artistiques dans la vallée de la Creuse » Le paysage à la source de l’art

Pour cette deuxième édition de l’exposition parcours biennale, la Vallée des peintres entre Berry et Limousin fait exploser les couleurs fauves de ses paysages et de sa luxuriante nature sur la palette de peintres renommés qui, dans la deuxième moitié du XIX siècle, sont venus planter leur chevalet devant un spectacle à couper le souffle. Une invitation au voyage au pays des eaux-vives et des bois.

Au cours de sa traversée pédestre de la France en 2014, le généticien Axel Kahn exprime combien il est « saisi par le sentiment du sublime. L’émotion esthétique est telle qu’elle arrive à l’emporter sur tout autre sentiment ». C’est certainement ce qu’ont ressenti les artistes et ce qu’ils transmettent sur ces centaines d’œuvres, dont certaines sont restées célèbres, tandis que d’autres ont connu des éclipses. De 1832 à 1850, quelques quatre cents peintres sont venus planter leur chevalet, attirés par ces terres pittoresques accidentées de rochers émergeant des forêts qui s’embrasent à l’automne et par ces landes de bruyère surplombant les sillons argentées des rivières serpentines. La Vallée de la Creuse où l’on parle d’Ecole de Crozant, fait en quelque sorte écho à l’Ecole de Barbizon. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle jusqu’en 1930, son attrait lui donna une renommée comparable. Mais l’évolution des courants picturaux, parallèlement à la modification des paysages, en particulier à Eguzon avec la construction du barrage à proximité des Ruines rendues célèbres par Monet et Guillaumin, ont jeté le voile de l’oubli.
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Les ruines de Crozant

Ce fut pourtant le foyer d’une création artistique féconde où se mêlent les tendances de l’impressionnisme parfois teintées du souvenir naturaliste et l’irruption du fauvisme dans les Salons.
Allan Osterlind, suédois conquis par la France où il se partage entre Paris et l’île de Bréhat, adopte la Creuse à partir de 1887. Toute sa vie, il viendra y puiser l’inspiration pour ses toiles, et surtout pour ses scènes paysannes et champêtres. La présence de George Sand à Nohant, aux confins du Berry et de la Creuse attire aussi le milieu artistique qui fréquente à Paris la Nouvelle Athènes, et qui aime se retrouver pour faire la fête et s’inspirer sur le motif. Car il ne s’agit nullement d’artistes « régionalistes », comme on l’imagine parfois à tort. En 1883, avec l’installation du poète Maurice Rollinat à Fresselines, le village creusois devient le cœur d’une vie littéraire et intellectuelle animée. Au cours de son séjour en 1899, Claude Monet peint en deux mois vingt-quatre toiles qui saisissent les éclairages fugitifs d’un ciel printanier capricieux –parfois désespérant pour le maître, réalisant sa première grande série. Dans le sillage d’Armand Guillaumin, nombre de « petits maîtres » expriment leur talent : Eugène Alluaud, Paul Thomas, Charles Bichet… il n’est pas jusqu’à Francisco Picabia, qui, avant de se tourner vers le surréalisme, a séjourné en Creuse où il peint plusieurs toiles de la Vallée en 1909.

L’exposition-parcours se déploie sur quatre étapes qui permettent en même temps de découvrir les richesses naturelles et patrimoniales de la région, havre de verdure et de lumière en été. Elle présente 250 oeuvres inédites, soit un siècle de peinture de paysages, de 1830 à 1947.

Allan Osterlind au château d’Ars

Le Château d’Ars, magnifiquement restauré est l’écrin idéal pour dresser un panorama de l’œuvre éclectique d’Allan Osterlind (1855-1938), d’abord sculpteur, influencé par les courants réaliste puis symboliste, et qui excelle dans l’aquarelle monumentale. Son portrait de Rodin dans son atelier (1889), donne une impulsion à sa notoriété. Ses estampes en couleurs, ses eaux-fortes, l’inspiration des scènes rurales et son voyage en Espagne vers la fin de sa vie, sont rarement montrées.

Eugène Alluaud, ambassadeur de la Creuse

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La Roche de l’Echo – Huile sur toile – Vers 1915

A Eguzon, le Musée de la Vallée de la Creuse expose Eugène Alluaud, Le passeur d’arts. (1866-1903). Proche ami de Maurice Rollinat, enfant du pays, il se fait à travers ses œuvres, l’ambassadeur de la Creuse dont il promeut les atouts touristiques. La pièce-phare Le Gouffre (1924-25) en bordure de la Sédelle, est impressionnante. Première rétrospective de l’artiste, l’exposition présente 80 toiles de façon remarquable, selon un ordre chronologique et thématique. Elle évoque aussi son talent pour les arts décoratifs, son parcours de photographe et de porcelainier en présentant de rares pièces en porcelaine de Limoges Art Nouveau et Art Déco.

Quand Alfred Smith découvre la Creuse

La Ville de Guéret qui s’est dotée d’un somptueux musée d’art et d’archéologie fait découvrir Alfred Smith (1854-1936), avec l’exposition intitulée « Le triomphe de la nature ». Considéré comme un « maître bordelais » car il est resté fidèle à sa ville natale, il s’éprend d’abord de Venise qu’il peint avec une authentique sensibilité, une sincérité qui lui vaut le respect. Portraitiste minutieux, il ne s’intéresse vraiment au paysage qu’à partir de son séjour à Crozant en 1912 sous l’influence de ses amis. Ses séjours intermittents jusqu’en 1936 sont pour lui une révélation artistique et l’aboutissement de ses recherches vénitiennes sur la lumière changeante qu’il fixe sur la toile avec les reflets scintillants sur la Sédelle. En 1932, il immortalise Crozant, la Creuse après le barrage qui obtient, comme l’ensemble des oeuvres de sa période creusoise, les éloges de la critique.

Les vallées de la Vienne et de la Gartempe vues par Charles Bichet
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Les piliers de Lascoux à Chateauponsac – Musée des Beaux-Arts de Limoges

Le Musée des Beaux Arts de Limoges expose Charles Bichet (1863-1929) dont il détient un fonds assez important, avec le titre Volume, Lumière, Couleur. C’est aussi l’occasion d’impulser une dynamique de restaurations et de reconsidération de ce fonds. Né à Paris, Charles Bichet enseigne à l’Ecole Nationale des Arts Décoratifs de Limoges à partir de 1890. Il exprime auprès de ses élèves son rejet des conventions académiques et les encourage à laisser s’épanouir leur personnalité. Au tournant du XXe siècle, il commence à évoluer vers l’impressionnisme dans ses vues de la Haute-Vienne, puis avec son ami Paul Thomas, il expérimente diverses influences, de Guillaumin à Cézanne, du japonisme au fauvisme, et manifeste son intérêt pour les cubistes. De même que Guillaumin reste attaché à Crozant, il privilégie les vallées de la Vienne et de la Gartempe dont il exprime le caractère en mettant l’accent sur le volume, la lumière et la couleur, tandis que sa véritable itinérance concerne essentiellement son parcours personnel à travers les différents courants picturaux qui jalonnent son existence.

Une belle nature, tout simplement…

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Le moulin de la Folie sur la Sédelle

L’itinéraire proposé par la Vallée des peintres est en même temps un parcours géographique et la traversée d’un siècle de courants artistiques majeurs dans l’Histoire de l’art. D’autres musées et expositions complètent la découverte de ces chefs d’œuvres insoupçonnés :
A Crozant, l’hôtel de Lépinat, ancienne auberge qui accueillait les artistes, est aménagé en Centre d’Interprétation du Patrimoine. Une mise en scène originale et des outils de médiation multimédias proposent de façon pédagogique et ludique de découvrir le travail et le génie créatif d’un peintre de plein air impressionniste.
A Gargilesse -où se trouve aussi la petite maison offerte par Alexandre Manceau à George Sand-, le château et la Maison-atelier de Léon Detroy présentent une double exposition qui regroupe quatre autres peintres de la Vallée.
Quand à la nature qui séduit grands et petits maîtres et qui a permis l’éclosion de ces chefs d’œuvres, elle reste en exposition permanente… Pour parfaire le circuit, il n’est pas de plus grand bonheur que d’aller voir au détour d’un chemin, au sommet d’une colline, au bord d’une rivière, ces somptueux spectacles qu’offrent chaque instant de la journée, chaque mouvement de la lumière, dans cette Vallée-atelier qui peut donner à nos yeux un regard d’artiste.

Elizabeth Mismes

Allan Österlind, Château d’Ars, La Châtre
7 mai – 2 octobre 2016

Eugène Alluaud, Musée de la Vallée de la Creuse, Éguzon
28 mai –25 septembre 2016

Charles Bichet, Musée des Beaux-Arts, Limoges
3 juin –19 septembre 2016

Alfred Smith, Musée d’Art et d’Archéologie – Guéret
10 juin – 18 septembre 2016

Note *
les musées de Guéret, Limoges, la Châtre et Éguzon, explorent en 2016 les parcours de 4 peintres qui ont choisi la Vallée de la Creuse, entre Berry et Limousin, comme l’un de leur motif pictural majeur : Allan Österlind (1855 – 1938), Charles Bichet (1863 – 1929), Eugène Alluaud (1866 – 1947), et Alfred Smith (1854 – 1936).

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